Quelques réponses (et plein de ques­tions) quant à l’état de san­té men­tale des his­to­riens de l’Art & l’origine archi­tec­tu­rale des édi­fices catho­liques.

4 — Comme un enfant qui joue à l’arc

Je ne me sou­viens pas exac­te­ment du jour mais je me sou­viens du choc. J’avais com­men­cé à rédi­ger un article sur le prin­cipe de fonc­tion­ne­ment de l’arc, article qui devait ser­vir d’introduction (lumi­neuse) à l’ensemble des termes liés aux voûtes. C’était déjà, cette mal­en­con­treuse idée d’écrire un article préa­lable, un pre­mier accroc à l’idée pre­mière de réa­li­ser un simple voca­bu­laire. C’était éga­le­ment un bon moyen de se créer de beaux ennuis à venir.

Il faut dire, avant d’aller plus loin, que l’arc était au centre d’un autre sujet d’importance, lié à la fai­sa­bi­li­té même de notre pro­jet d’ouvrage. Je ne peux mieux signi­fier à quel point l’arc et la voûte étaient fon­da­men­taux dans nos pré­oc­cu­pa­tions qu’en évo­quant la manière dont nous vou­lions illus­trer notre livre. Nous étions en train de tes­ter des logi­ciels de 3D (l’idée étant que réa­li­ser les images nous-mêmes nous revien­drait moins cher, ce qui se révé­la stu­pide, là encore). S’il était assez facile, à l’époque, de modé­li­ser des cubes (et donc de construire un temple grec, par exemple), il en était autre­ment dès qu’on vou­lait repré­sen­ter des courbes dans l’espace. J’avais com­pris, de manière intui­tive, que la sur­vie même de notre pro­jet de livre, dans l’idée de repré­sen­ter l’ensemble des images d’architecture avec des images de syn­thèse, repo­sait sur notre capa­ci­té à modé­li­ser une voûte dans l’espace. Construire une colonne ou un pilier, en 3D, c’est simple. Repré­sen­ter une « vous­sure », c’est-à-dire l’espace construit entre trois arcs (deux arcs per­pen­di­cu­laires par­tant du sup­port, et un arc som­mi­tal), repré­sen­tait pour nous une gageure. Si nous arri­vions à modé­li­ser cela, nous pou­vions « construire » des cathé­drales, sinon, nous pou­vions arrê­ter notre pro­jet ou nous conten­ter de des­sins. C’est dire à quel point la construc­tion de l’arc, la repré­sen­ta­tion de l’arc étaient au centre de nos tra­vaux. 

J’étais là, donc, face à mon écran, prêt à enton­ner un péan à la gloire de l’arc, lorsque je fus pris d’un doute. Nous évo­quions sou­vent, à pro­pos de nos logi­ciels 3D, le fait qu’ils ne per­met­taient en aucun cas de « repré­sen­ter » les forces. Autre­ment dit, la réa­li­té étant « vir­tuelle », nous pou­vions construire n’importe quoi, rien ne ris­quait jamais de s’effondrer, puisque nos logi­ciels n’incluaient aucune notion de poids, d’équilibre ou de dés­équi­libre. Nous aurions pu, si nous l’avions déci­dé, faire tenir une pyra­mide sur une colonne de papier ou même la sus­pendre dans le vide. Il exis­tait peut-être, à l’époque, des logi­ciels, chez Das­sault et d’autres construc­teurs, per­met­tant de prendre en compte les forces de résis­tance, de frot­te­ment, mais nous n’y avions pas accès. Cette ques­tion des forces devait nous « tra­vailler » et, concer­nant l’arc, la construc­tion fon­da­men­tale en ce qui concer­nait cette répar­ti­tion des forces, il me sem­blait qu’il fal­lait véri­fier.

Alors, comme un enfant, n’ayant à por­tée que des objets empi­riques, je pris deux « colonnes » ou « piliers », deux bou­quins ou je ne sais quoi posés à côté de moi, et je posai des­sus un autre objet, per­pen­di­cu­lai­re­ment, comme un lin­teau. Cela tenait. Sans pro­blème. Puis je recom­men­çai, cette fois en posant deux objets for­mant tri­angle se fai­sant face et résis­tant l’un à l’autre, comme deux cla­veaux. Cela s’écroulait, immé­dia­te­ment. Et assez « évi­dem­ment » si l’on y songe. La force de résis­tance entraî­nait une force d’écartement. Je ne pou­vais même pas dire qu’il y avait trans­mis­sion des forces aux sup­ports. Il y avait écrou­le­ment immé­diat. Alors je me posai la ques­tion sui­vante : si je posais un arc mono­lithe, je veux dire fait d’un seul bloc, sur mes deux piliers, que se pas­sait-il ? La réponse fut sans appel. Cela tenait par­fai­te­ment.