Quelques réponses (et plein de ques­tions) quant à l’état de san­té men­tale des his­to­riens de l’Art & l’origine archi­tec­tu­rale des édi­fices catho­liques.

5 — La science, l’arc et la vie

Du coup, ils ser­vaient à quoi, mes cla­veaux ? Où rési­dait le génie de la chose ? Je com­men­çais à me poser de sérieuses ques­tions, pour autant qu’il fut sérieux de se poser des ques­tions pareilles. En en dis­cu­tant avec mes équi­piers, je me vis répondre la chose sui­vante : « Mais t’es con. S’ils ont dû cla­ver les arcs, c’est tout sim­ple­ment parce qu’on ne ren­contre pas dans la vie des arcs mono­lithes à tous les coins de rue ». D’accord. J’étais d’accord. Mais le génie com­men­çait à res­sem­bler à un pis-aller. C’était parce que l’on n’avait pas trou­vé de blocs mono­lithes assez grands qu’on avait dû cla­ver, et non pour expri­mer le génie des construc­teurs de cathé­drale.

Il fal­lait que j’en aie le cœur net. Je deman­dai de l’aide à un ami agré­gé de Phy­siques. Je me sou­viens de son arri­vée dans nos bureaux. Il était tout content de nous expli­quer pour­quoi un arc cla­vé aidait à mieux répar­tir les forces. Parce qu’il en était lui aus­si convain­cu, comme tout le monde. Il s’installa à côté de moi. Je lui mon­trai mes essais et évo­quai mes doutes concer­nant la dif­fé­rence entre arc cla­vé et arc mono­li­thique. Il me répon­dit : « Mais c’est pour­tant simple » puis réflé­chit. Puis com­men­ça à pâlir. Il me regar­dait, regar­dait à nou­veau les bouts de je ne sais plus quoi dont nous nous ser­vions pour tes­ter notre « machin » Et il finit par conclure : « Je vais modé­li­ser tout ça chez moi, de mon côté, et je reviens avec l’explication ».

Il est reve­nu. Avec une autre expli­ca­tion. Sa conclu­sion, impla­cable, était la sui­vante : quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse, un arc mono­lithe est plus équi­li­bré qu’un arc cla­vé. Mieux encore, avec un arc mono­lithe il n’y a tout sim­ple­ment pas d’écartement des forces ou — pour le dire autre­ment —, de forces d’écartement.

Dans un arc cla­vé, les forces d’opposition entre deux cla­veaux s’additionnent et, à la retom­bée de l’arc, forment une force per­pen­di­cu­laire contre laquelle on ne peut lut­ter qu’en oppo­sant de lourdes forces de contre­bu­te­ment pas­sives, ou mieux encore des forces actives, c’est-à-dire des forces contraires. Dit autre­ment, il faut construire des struc­tures dés­équi­li­brées vers l’intérieur afin de lut­ter contre le dés­équi­libre intrin­sèque de l’arc cla­vé qui exerce ses forces vers l’extérieur de l’arc, ce qui, je le rap­pelle, dans le cas d’un arc mono­lithe, n’est abso­lu­ment pas néces­saire.

Mais alors, pour­quoi avait-on construit des arcs cla­vés ? Eh bien, tout sim­ple­ment, comme on me l’avait déjà dit, parce qu’on ne trou­vait pas comme par magie des arcs mono­lithes de grande taille dans la nature.

Était-ce si vrai que cela ? Non. Et j’en eus bien­tôt la preuve.