Quelques réponses (et plein de ques­tions) quant à l’état de san­té men­tale des his­to­riens de l’Art & l’origine archi­tec­tu­rale des édi­fices catho­liques.

7 — Du pro­blème de l’arc à celui du choix basi­li­ca

Il était temps de faire un point. Le vrai pro­blème n’était pas l’arc. Le pro­blème était bien l’arc cla­vé. Le béton aurait per­mis de s’affranchir en par­tie des dif­fi­cul­tés liées aux forces d’écartement. D’ailleurs, une fois retrou­vé, l’art du béton, armé, sera celui des gratte-ciels, s’affranchissant —non de la lai­deur — mais de la gra­vi­té. Le béton armé per­met­tra de construire a peu près n’importe quoi, ce qui est mal­heu­reu­se­ment le cas. Qu’avais-je donc appris, au final, à tra­vers cette his­toire de dés­équi­libre des forces ? Pas grand chose. Que l’extraordinaire aven­ture de l’arc cla­vé ne pou­vait se com­prendre que dans un monde mor­ce­lé, dans lequel une forme de spé­cia­li­sa­tion du tra­vail avait triom­phé. Le cor­po­ra­tisme « bour­geois », propre au Moyen Âge clas­sique, du quar­tier des bou­chers à celui des tan­neurs, s’était comme sanc­ti­fié dans l’Art des cathé­drales. Était-ce obli­ga­toire ? Peut-être. Il faut dire que le Moyen Âge avait « oublié » l’usage du béton. L’avait-il vrai­ment oublié ? Le lien entre mor­cel­le­ment des ter­ri­toires et spé­cia­li­sa­tion du tra­vail me sem­blait d’autant plus évident que je trou­vai bien un exemple d’utilisation de béton au Moyen Âge. Et pas n’importe lequel… La cou­pole d’un édi­fice impé­rial, signé Char­le­magne, à Aix-la-Cha­pelle.

Bien sûr, tout n’était pas à jeter dans l’art des cathé­drales. On pour­rait même se deman­der si l’ultra-spécialisation du tra­vail, dans un art for­mé sur l’idée de séries, de gaba­rits, ne pou­vait pas être, en par­tie, l’un des fer­ments de « l’explosion pro­duc­ti­viste » à venir (pour par­ler un peu comme Grou­cho). 

Mais quelque chose trot­ti­nait quand même encore dans ma tête. Pour­quoi, au regard du dés­équi­libre des forces et des construc­tions exté­rieures néces­saires qu’il faut réa­li­ser, ne pas avoir choi­si un autre modèle ? Le modèle basi­li­cal, avec sa nef lon­gi­tu­di­nale, était pro­fon­dé­ment dés­équi­li­bré. Je veux dire qu’il ampli­fiait le pro­blème. Choi­sir de voû­ter un long bâti­ment com­po­sé essen­tiel­le­ment d’une nef, c’était un pro­blème. Com­ment pou­vais-je l’affirmer ? Eh bien, en regar­dant encore une fois ce qui se fai­sait à côté. Tout le monde n’avait pas choi­si le modèle basi­li­cal, tout le monde n’avait pas choi­si de construire son église sur un plan en croix latine.

En Orient, les églises consti­tuaient un modèle d’équilibre. Je ne parle pas là de théo­lo­gie, mais d’architecture. Voi­ci la recette : pre­nez une cou­pole et éle­vez-la sur quatre gros piliers. Sur les quatre côtés, flan­quez-la de quatre grosses voûtes (en ber­ceau, plein-cintre) per­pen­di­cu­laires. Et contre­bu­tez-moi le tout avec des cha­pelles axiales et/​ou des contre­forts. Vous obte­nez une église en croix grecque. C’est un modèle qui uti­lise l’arc mais c’est un modèle de sta­bi­li­té. D’autant qu’il résiste aux trem­ble­ments de terre. Si vous munis­sez votre cou­pole cen­trale à sa base de nom­breuses ouver­tures, en cas de séisme la cou­pole cen­trale s’écroulera faci­le­ment. Stu­pide ? Non. Car seule la voûte cen­trale s’écroulera. Du moins elle s’écroulera bien avant le reste, per­met­tant ain­si de pré­ser­ver la struc­ture. C’est ce qui est arri­vé à Sainte-Sophie, très peu de temps après sa construc­tion, au VIe siècle de notre ère (notons à ce pro­pos que le mor­tier et le béton uti­li­sé à Sainte-Sophie est un béton hydrau­lique dans lequel est incor­po­ré de la poudre de Pou­zolles. Ce mélange « élas­tique » résiste par­ti­cu­liè­re­ment aux intem­pé­ries). Mais pour en reve­nir à l’Occident, le modèle basi­li­cal, avec sa nef lon­gi­tu­di­nale, n’était pas obli­ga­toire. Pour­quoi avait-on fait ce choix ?